mercredi 9 août 2017

Travail Salarié et Esclavage Soft

Je suis tombée récemment sur un graffiti lors d’une balade : « Je refuse de ne vivre que 5 semaines par an et 2 jours par semaine ». Cette phrase m’a fait l’effet d’une bombe. Elle peut faire sourire et faire passer son auteur pour le dernier des glandus syndiqués. Cependant, elle renvoie à un vrai questionnement : Pourquoi sommes-nous là et à quoi occupons-nous nos vies ?




Conditionnés et mis en boîtes

Dès le plus jeune âge, nous sommes formatés pour devenir des travailleurs. Les parents nous préparent pour l’école, l’école nous prépare pour les éventuelles études supérieures, les études nous préparent pour le travail… Et le travail nous retient des années durant jusqu’au bout du chemin. « TERMINUS, vous êtes trop vieux et trop cher, tout le monde descend ! » A la retraite, nous aurons enfin la liberté de faire ce que nous voulons… Et surtout ce que nous pourrons. Les retraités actuels semblent encore pleins de vie. Ceux de demain, avec l’allongement des études, des périodes de chômage et de précarité, les déviations professionnelles forcées par des entreprises qui cultivent un délire de rareté et cherchent des candidats illusoires, sans parler de l’âge de départ en retraite soumis à beaucoup de points d’interrogations pour l’avenir, autant vous dire que les générations suivantes risquent de bosser jusqu’à ce que leur date de péremption soit bien dépassée. Loin de moi l’envie de vous sortir un laïus politisé, étant autant allergique à la politique qu’à la religion. Comprenez dans mon discours une réflexion philosophique et spirituelle sur des problèmes bien réels et concrets. Alors, de façon pragmatique, on fait quoi de nos vies ? Pourquoi on bosse ? Et surtout, comment avons-nous été endoctrinés pour croire que la société du travail et du salariat nous sert, nous valorise et donne du sens à nos vies?

Notre mission depuis toujours ?

J’ai été biberonnée au discours « travaille bien à l’école pour trouver un bon travail et gagner plein d’argent » sous-entendu, c’est ta mission, à toi, du haut de tes 3 ans, de gagner de l’argent. On ne te demande rien d’autre. Va à l’école, ramène des bonnes notes pour trouver un travail qui paye. C’est le but ultime. Alors on prend cette course à l’emploi et à la subsistance pour le méga pompon ! Puisque depuis tout petit, on nous a demandé « tu veux faire quoi comme métier plus tard ? » et à l’âge adulte, lors des dîners en ville, on nous demande d’entrée de jeu ce que l’on fait dans la vie, notre activité professionnelle semblant nous définir. Elle pose une étiquette et rassure. Elle compartimente dans le cerveau de notre interlocuteur les cases dans lesquelles il va pouvoir nous classer. Et gare à nous de ne pas avoir de case « emploi » à remplir dans tous les petits cerveaux formatés depuis l’âge de 3 ans. Par exemple, je ne demande jamais aux gens que je rencontre ce qu’ils font dans la vie car cette question me gonfle et m’indiffère. Les gens ont tendance à très mal le prendre d’ailleurs. Pourtant je m’intéresse vraiment à eux, à qui ils sont et ce qui les passionne. C’est là l’essentiel, non ?

Une transition douloureuse

J’ai moi-même eu mon lot de pétages de plombs dans la sphère travail/salariat. Je suis encore aujourd’hui salariée à temps partiel en parallèle de mon activée d’autoentrepreneur. Je n’échappe donc pas aux contraintes de ce monde et je les connais très bien. Je pense que nos générations de travailleurs actuels sont ceux qui ont ou vont atteindre le pic de souffrance liée au travail le plus élevé et que, dans le grand ordre des choses, c’est prévu. On nous a mis dans la grande cocotte-minute et on attend que ça pète ! Plus qu’un changement, c’est une véritable révolution qui arrive. Et les révolutions ne sont pas initiées dans la dentelle. La notion de travail, de droit à la subsistance (puisque c’est de ça dont on parle derrière le miroir aux alouettes actuel) va radicalement être réinventée. Le travail risque de nous aliéner de plus en plus et nous devrons choisir entre se laisser briser par ce système ou le démolir pour en choisir un nouveau.
 

A quoi ressemblera ce nouveau système ?

J’ai l’impression que notre élan naturel de contribution et notre développement de compétences personnelles sont sciés à leur base. On croule sous la conformité (confort mité), la standardisation, l’aseptisé. Tous les salariés se ressemblent. On veut du prévisible. On forge les gamins à aller vers de voies dites « royales » sans écouter ce qui vibre en eux. Si leur élan naturel cherche à percer cette croute épaisse, on va leur rabattre la tête sous l’eau en leur assénant que leur désir du cœur va les mener vers une voie « bouchée » ou « qui ne paye pas » (pas d’emploi, pas d’argent, ta mission depuis que tu as 3 ans est avortée petit soldat !). On enfourne les gosses dans des cases et on les tasse bien afin qu’ils oublient totalement pourquoi ils sont venus ici. Ils occultent leur étoile, leur talent, leur étincelle. Ils mettent de côté leur mission et ne peuvent pas exprimer leur élan naturel de contribution. Selon moi, le nouveau système (que peut-être nos enfants commenceront seulement à voir naître) sera, à terme, un exhausteur de cet élan, un parterre d’étoiles !

L’âge de la chute

Nous sommes certainement dans « l’âge de la chute ». On va voir de plus en plus de burn-outs, de talents au chômage, de glandeurs indélogeables, d’efforts déçus, de politique pure, de salariés qui prennent la poudre d’escampette pour des années sabbatiques/ des projets de création d’entreprise/ des envies familiales/des élevages de chèvres et de pandas roux… Des élans de vie quoi !!! Les gens vont de plus en plus ressentir qu’ils se fourvoient, qu’ils font acte de présence, qu’ils se font écraser par une machine administrative et hiérarchique sans visage humain dans laquelle ils se sentent mourir à petit feu. Ils vont cesser de se raconter des salades (non, être chef de projet chez Trucmuche.com n’est ni passionnant, ni valorisant, ni épanouissant.)


 « Faux bonheur au travail »

Le « bonheur au travail » est pourtant devenu un cheval de bataille très « hype ». On voit de plus en plus d’entreprises mettre à disposition des salariés des espaces, des équipements, des opérations séduction de type « team building »… Parfois sincères, ces initiatives sont pourtant souvent la vaseline qui permet de mieux faire passer le tout. L’énergie derrière tout ça n’est pas vraiment « soyez heureux au travail » mais plutôt « développez un sentiment de loyauté envers votre entreprise qui vous fera oublier que vous avez une vie privée et des envies en dehors de votre esclavage quotidien »…


Esclavage moderne

Oui, oui, je parle carrément d’esclavage et c’est ce terme bien précis que mes guides utilisent pour me parler de notre planète et de notre système actuel. Nous sommes esclaves. Nous devons sacrifier la majorité écrasante de notre temps éveillé tout au long de notre vie pour aller fournir à un mec au-dessus de nous la plus belle part de notre énergie, de notre intelligence et de notre vivacité physique. En dehors du travail, nous avons le droit de nous reposer pour mieux pouvoir y retourner. C’est ainsi que pour les vacances, la tendance est aux destinations « farniente » histoire qu’on ne réfléchisse pas trop sur notre condition véritable et qu’on consomme aveuglément, entretenant la machine qui nous assomme à la source. C’est d’ailleurs drôle cette phrase « tu pars en vacances ? » comme si partir (fuir) était un impératif absolu…


La peur de l’ennui

L’entreprise cherche à vous vendre que sans elle, vous allez vous ennuyer. J’ai connu des périodes de no man’s land du travail et les questions qui revenaient dans toutes les bouches : « Que fais-tu de tes journées ? Tu ne t’ennuies pas trop ? Ca ne te manque pas de voir des gens ? ». Je trouve stupéfiant que le sabotage soit tel que la majorité des gens ne savent plus quoi faire d’eux-mêmes quand ils ne sont plus réquisitionnés par cette société esclavagiste soft. Ils ne savent plus créer, se sociabiliser ou se faire plaisir… Le plus triste, je pense, est qu’ils ne se sentent plus utiles.


La mort programmée de la hiérarchie

Le système de petits rois dans lequel nous évoluons est voué à se casser la gueule. Cette course ridicule au management n’aura plus aucun sens à terme. Le but est que chacun apporte son talent particulier unique. En arrêtant de chercher à grimper, on peut se reconcentrer sur son élan véritable, arrêter de lorgner sur l’assiette du voisin, cesser de faire semblant d’être autre que ce que l’on est. Et l’on va enfin offrir le même respect à chaque membre de la société et ne pas jouer les lèche-culs ou les dédaigneux en fonction de qui s’adresse à nous. On va aussi oser s’exprimer sans avoir à attendre que le roi ne parle pour ensuite aller dans son sens. Inutile de préciser que je n’ai jamais su faire toutes ces choses et que ça m’a attiré beaucoup d’inimitiés (imaginez les yeux de merlus que j’ai attiré sur ma petite personne en osant avoir une opinion lorsque j’étais stagiaire, en offrant mon aide à l’assistante de l’assistante de l’assistante et en saluant avec un respect simple, sans ronds de jambes fleuris, Mister Big PDG !). La fiction nous offre des exemples tantôt drôles ou douloureux de ce que nous vivons. Aussi, souvenez-vous de Rachel dans Friends, se sentant forcée de se mettre à fumer pour s’intégrer dans son équipe au travail… Une triste transposition de cette longue prostitution que l’on exige de nous et que l’on essaye de rendre anodine.

On nous prend pour des cons

J’ai travaillé il y a quelques années dans une entreprise très friande des groupes de travail. Alors que la société allait opérer pas mal de changements (dont pas mal de lourdage et de coupes budgétaires en tout genre) on nous a diffusé un dessin animé lors d’un de ces dits groupes. Il s’agissait de deux souris cherchant du fromage. La première souris était obèse, fainéante et grincheuse. Elle constatait qu’on lui avait déplacé son fromage et qu’elle devait courir dans un grand labyrinthe pour aller le récupérer. Au lieu de courir, elle se morfondait et râlait en espérant qu’on lui rende ses acquis. La deuxième souris, sorte d’hybride entre Speedy Gonzalez et un lapin crétin a foncé direct dans le labyrinthe pour récupérer son gouda. A la suite de la diffusion, on nous a parqués en groupes et on nous a demandé de tirer des conclusions de ce chef d’œuvre. On assista alors à un brainstorming enthousiaste de cadres archi diplômés cherchant la morale appropriée à ce dessin animé pour débiles mentaux. Tous s’exclamaient « il faut accepter le changement pour aller de l’avant ! », l’air béat, prêts à recevoir leur bon point auprès de leur manager. Les marqueurs noircissaient les grandes pages de nos tableaux de formation et tous semblaient hilares, absolument ravis. Quant à moi, je restais silencieuse. Mon mutisme n’échappa pas à l’assemblée et mon manager finit par me demander ce que j’avais pensé du dessin animé. J’ai répondu que je me sentais insultée autant par la forme que le fond. Mes petits collègues m’ont alors regardé avec angoisse, comme si je m’étais jetée dans le bassin à piranhas. Tous s’épanchaient sur l’attitude honteuse de la grosse souris obèse mais personne ne s’attardait sur le manque de réflexion de la Speedy Crétine ni sur l’intention véritable des créateurs de cette propagande grotesque. Cet épisode de ma vie professionnelle résume à lui seul la longue traversée du désert que j’ai ressentie depuis ma sortie d’école, la recherche de sens là où il n’y en avait pas, le décalage avec le système, la sensation d’être esclave d’une machine sans âme qui nous prend pour des imbéciles et la difficulté immense de fermer ma gueule dans tout ce foutoir…

Si vous croquez le fruit, n'avalez pas…


Le travail salarié est aujourd’hui une pomme infestée de vers. S’il convient encore à beaucoup de monde, une masse énorme cherche un sens ailleurs. Quelle est la planche de salut ? Cela dépendra de nous. Et en attendant le jour où nous déposerons nos rames, il va falloir accepter les règles pour subsister mais savoir se détacher un minimum pour ne pas éteindre notre étincelle véritable. Cette société nous forme à être des travailleurs et des payeurs de taxes. Ne soyons pas que ça. 

Avec Ombre et Amour,

Iria


Crédit Image: Steve Cutts




4 commentaires:

  1. J'adore, tout à fée mon genre et ravie que tu aies cette prise de conscience actuellement ^^... comme quoi les graffitis, le jour J, ça agit ^^ ^_^

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  2. Quelques bonnes idées et une bonne analyse du système éducatif mais... tous mes amis entrepreneurs paient aussi chers leur "liberté"... avec des semaines et des stress qui n'en finissent plus!... car eux aussi paient des taxes et bien plus que les salariés finalement.
    Je pense que cela fait longtemps qu'il n'y a même plus besoin d'opposer les statuts pour trouver du sens: salariés ou entrepreneurs tous pris au même piège.Le paradigme qui doit changer est celui du départ qui précède ces statuts: qu'est ce que je veux vivre?
    Voilà une question que le système éducatif évite de poser... les bons petits soldats entrepreneurs ou salariés se mettraient alors à penser...

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    1. En effet, l'entrepreneuriat est un tout autre animal mais il peut générer le même type de mal-être, voire un malaise plus grand encore. J'ai tous les exemples autour de moi, des exaltés, des dépressifs... Il s'y trouve tellement de profils différents que ça mériterait un sujet à part. On encourage clairement la "sécurité" du salariat et on décourage les envies d'entreprendre. La liberté est effectivement relative et a un prix. Pour les taxes, on est tous concernés (cons cernés), bien malheureusement.
      Il faut cette révolution du système éducatif et ça passe avant tout par les mentalités dans lesquelles les gosses sont élevés dans leurs foyers... Il y a du "travail"!!! C'est le cas de le dire...

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